Anticiper et respecter les limites – Itinéraire national n°3: Chemin panaroma alpin – Etape 2

(Les photos sont celles du jour et ne sont pas forcément relatives à l’histoire)

Il faut que je vous dise, aujourd’hui j’ai trouvé que c’était une petite étape. Et pourtant, après les 18 kilomètres d’hier, c’était un bel effort. Reste que je suis loin de mes deux records: 36 kilomètres dans le Yosémite en 2012, et 35 kilomètres entre mon domicile et Fribourg quelques part en 2013 je crois. la différence ? Dans ces deux cas, je me suis retrouvé immobilisé pendant plusieurs jours. Au fil du temps, je suis devenu plus raisonnable. Qui veut aller loin ménage sa monture. Et la monture, c’est moi.

Je me suis équipé pour la randonnée la première fois en 2003, juste après avoir rompu après 12 ans de relation avec mon premier amour. Alors que je passais mon temps à répondre aux sollicitations des autres, j’ai ressenti un fort besoin d’isolement. Je suis donc parti dans un magasin d’équipement, puis j’ai acheté chaussures, vêtements, bâtons, tente, sac de couchage et matelas, ainsi qu’un sac de 70l pour ranger tout ça et mettre mon pique-nique, et celui de mes deux chiens. Je n’avais jamais fait de la randonnée. Du moins, pas au sens noble du terme.

J’avais tout prévu. Je traverserais les Alpes par le Guillaume-Tell Express, une virée en bateau et en train jusqu’à Lugano. De là, je rejoindrais Migliglia en car postal, puis le Monte Lema, où j’avais prévu une randonnée panoramique de 2h avant de dormir sur place. Le lendemain, je rallierais le Monte Tamaro par les crêtes, et j’y passerais également la nuit avant de redescendre sur Locarno pour prendre un car postal et me rendre à Saint-Moritz au travers de l’Engadine. Je rejoindrais alors Zermatt avec le Glacier Express, un voyage en train panoramique de 6h00, puis je rentrais enfin chez moi. Tout ça avec deux chiens et un sac de 17kg.

En soit, il ne s’agissait pas vraiment de faire des longues randonnées. Plutôt de faire quelques balades, puis de dormir en hôtel, et deux nuits sous tente en camping. Or, arrivé à Lugano, le car postal attendu n’est jamais arrivé… Qu’à cela ne tienne, me suis-je dit: Sur la carte, j’ai vu que Miglieglia n’était pas loin, je me suis donc mis en route à pied. C’est là que j’ai appris ma première grande leçon: même si une carte est plate, une route en lacet indique un relief certain. J’en ai vite fait l’expérience. Fort heureusement, alors que je marchais le long de la route (je n’avais pas de quoi suivre des sentiers balisés), une bonne âme m’ayant pris en pitié m’a proposé de me conduire à Miglieglia, moi et mes deux chiens. Nous sommes donc arrivé en bas de la cabine… 10 minutes après le départ de la dernière cabine. Qu’à cela ne tienne ai-je pensé: le Monte Lema n’a pas l’air bien loin, je le vois d’ici. Je vais monter à pied. J’ai alors appris ma seconde grande leçon: ce n’est pas parce que tu le vois que c’est facile d’accès.

Je me suis donc mis en route à travers les forêts de châtaigniers, sur un sentier encore plus pentu que la route précédente, lentement, péniblement, avec mon sac de 17kg et mes deux chiens. Après 1 heure 30, épuisé, et constatant que je n’y arriverais pas avant la nuit, je me suis mis en quête d’un endroit pour monter ma tente, une autre première pour moi. Et trouver un endroit plat sur ce chemin était un défi en soit. J’ai fini par trouver un petit champs, parfaitement plat. J’y ai monté la tente, et je me suis enfermé dedans, plein d’espoir et d’entrain, convaincu qu’après une bonne nuit, je serais plein d’énergie pour reprendre mon périple le lendemain. Avec deux chiens… dans la tente… ces derniers à l’affût du moindre bruit (pour eux aussi, c’était une première). Inutile de dire que la nuit a été mouvementé et que j’ai peu dormi. Le lendemain matin, à 7h00, courbaturé, abattu, j’ai plié la tente, pris mon barda et mes chiens, et je suis rentré chez moi, frustré et déconfit. Je n’ai pratiquement pas pu marcher pendant trois jours. Il faut dire qu’à cette époque, je ne faisais pas loin de 125kg. J’avais honte. Une fois de plus j’avais fauté. Il était logique que j’échoue, je n’avais pas su anticiper, planifier. J’aurais du savoir…

Pendant au moins 2 ans, je n’ai presque plus fait de randonnée. Des balades tout au plus. Puis petit à petit, par paliers, j’ai perdu du poids, et il m’a soudain été possible de marcher plus que 3h sans avoir ni le dos, ni les pieds, qui me fassent souffrir. C’est toutefois resté longtemps ma limite. Aujourd’hui, j’en ri à chaque fois que j’y pense, et j’admire le courage dont j’ai fait preuve à l’époque, comme à chaque fois que j’ai eu à sauver ma peau: je suis passé à l’action. Rien que pour ça, le Akim de l’époque mérite tout mon respect.

En 2012, après une seconde rupture, autrement douloureuse et dévastatrice, j’ai une nouvelle fois cherché l’isolement, et c’est à l’occasion d’un déplacement professionnel aux Etats-Unis que j’ai pris deux semaines de vacances en camping-car. En isolement quasi-total, je suis parti à l’assaut des routes de Californie et de l’Oregon, et j’ai fini dans le parc Yosemite dans lequel j’ai fait quelques randonnées. C’est là que j’ai battu mon premier record, mon record absolu, de marche, et d’épuisement: 36km avec un dénivelé de plus de 1000m. C’est là que j’ai appris une autre leçon, propre à l’environnement: en randonnée, on peut se perdre et mourir. En effet, contrairement à notre petit pays qu’est la Suisse, dans lequel on finira toujours par tomber sur une route ou une habitation à moins d’être perdu en très haute montagne par mauvais temps, dans un parc aussi grand que le Yosemite, perdre son chemin peut être fatal. Je dois à Google Tracks, sur mon premier téléphone Android avec GPS (version 2 à l’époque), d’avoir pu revenir sur mes pas en suivant la petite flèche et la ligne rouge de mon parcours sur un fond gris. N’ayant pas de signal, la carte n’était pas chargée.

Tout s’est bien terminé, si ce n’est que je suis resté couché dans mon camping car pendant deux jours, incapable de bouger, ni de dormir à cause de la douleur musculaire. Ces vacances restent mémorables pour plusieurs raisons: j’ai largement dépasser mes limites (dont je n’avais aucune conscience), et ce sont les premières vacances que je prenais seul avec moi-même. Un voyage d’introspection qui a ouvert la voie à celui que je suis aujourd’hui.

Depuis, mon amie Pascale m’a transmis les virus… celui de la randonnée, et celui de la sagesse. Même si l’apprentissage est long, étant donné mon besoin d’expérimenter par moi-même les erreurs afin de mieux apprendre. Avec elle, j’ai appris à lire une carte (oui, maintenant je sais pour les lacets), et j’apprends continuellement de son expérience. Et de la mienne. Comme la fois où je suis parti sur les crêtes du Jura avec la tente, et que j’ai abandonné au milieu du deuxième jour. Ou la fois où j’ai fait 35km pour rallier Fribourg depuis chez moi. « Moins de 20km, c’est pour les vieux et les faibles » pensais-je alors. Reste qu’à chaque fois, le contre-coups, plus moral que physique, m’empêchait de repartir sur les chemins pendant plusieurs semaines.

En 2013, je suis parti deux semaines en vacances à la découverte de la région du glacier d’Aletsch. j’ai alors parcouru un total de 135km en 10 jours de marche, avec des jours de repos réguliers. Ma première randonnée au long, s’entend un parcours continu, date de début 2017. Alors que ma situation était précaire, je me suis retrouvé en fin de mission freelance de manière inattendue. Encore une fois, un besoin d’évasion, et, cette fois, un besoin également de dépasser certaines limites, de me défier, d’expérimenter pour me convaincre que c’était possible. J’ai décidé de partir sur le chemin de Compostelle, sans la tente, pour la facilité d’hébergement, et de relier Romont depuis Huttwil, un périple de 125km de l’Oberland Bernois à la Glâne. Et je partirais à jeun. En relisant l’article que j’ai écrit à l’époque en préparation, je réalise que j’avais déjà avec moi cet outil merveilleux qu’est cette liberté de faire le point chaque jour, et de m’autoriser à changer mes plans. C’est probablement ce qui m’a permis de me lancer. Je dois avouer que de le réaliser m’émeut. Cet outil m’accompagne depuis plus longtemps que je ne pensais. C’est visiblement une stratégie aujourd’hui acquise qui reste là, dans un coin, prête à surgir pour remplacer d’autres stratégies obsolètes qui pourraient me freiner.

J’avais toujours en tête que je devais faire des étapes de plus de 20km. Mon amie Pascale tentait de me transmettre son expérience à ce sujet… « Ouais mais bon… Je suis un mec… puissant… costaud… dans la fleur de l’âge… Alors pffff, et j’ai quand même fait plus de 130km dans l’Aletsch Arena… ». J’ai donc planifié des étapes de 20 à 27km, allant jusqu’à 29km un jour que j’avais fait une erreur de parcours. J’ai quand même tenu 4 jours, durant lesquels j’ai parcouru 100km jusqu’à Fribourg. C’est là que j’ai décidé d’arrêter, ayant de fortes douleurs dans les jambes. Le jeun quant à lui a duré 36 heures. J’ai abandonné sous l’inquiétude de mes amis… avec soulagement il est vrai. Ce voyage n’a pas eu le goût amer de ma randonnée de 2003. 100km en quatre jours: quel exploit !

Depuis, je n’ai pas fait beaucoup de randonnée. Un nouvel emploi dans lequel je me surinvesti a eu raison de ma motivation et de mes week-ends. Je n’ai toutefois jamais complètement arrêté. En 2019, je suis parti deux semaines sur la Senda Sursilvana. j’ai rallié Coire à Sedrun sur 92 kilomètres, pour la première fois, en faisant des étapes aux longues variées, de 8 kilomètres pour la plus courte à 23 kilomètres pour la plus longue. En écrivant cet article sur mon cahier plus tôt ce soir, j’ai oublié cette aventure. Et pourtant c’est bien la première sur laquelle j’ai mis en application cette sagesse enfin apprise.

Cette crise de début 2020 est une aubaine en ce sens. Plus de voyage, un isolement pesant, m’ont poussé à me remettre en mouvement. Ce que j’ai fait dès que les chemins ont été praticables autrement qu’en plaine. Et cette fois, le message est intégré: mon corps a des limites, et si je veux faire une belle saison, je dois non seulement les anticiper, je dois également les respecter.

Je suis parti hier matin, samedi, pratiquement sur un coup de tête. Je vais continuer encore quelques jours, tant que j’arrive à consilier mon emploi et mon parcours, puis je rentrerai quelques jours pour me reposer, avant de repartir, cette fois avec la tente, et sans outil de travail, pour deux semaines de vacances sur la suite de ce chemin du panorama alpin, alternant nuits de camping et nuits en chambre, toujours en gardant mon précieux outil, la liberté de choisir.

le parcours du jour, de Trogen à Appenzell, m’a rempli les yeux d’une infinité de nuances de vert. Les feuillus contrastant avec les conifères, les jeunes pousses avec les plus anciennes, les précoces avec les tardives. Le pays appenzellois est un régal pour l’œil. Et de voir le Säntis au loin, premier sommet alpin de ce panorama, m’a donné des ailes. Comme l’envie de me métamorphoser en un majestueux milan royal et de m’envoler vers son sommet.

Au loin à droite, le Säntis, à 2500m d’altitude

Depuis hier, je suis frappé par l’accueil chaleureux non seulement de la population, mais aussi de ses animaux domestiques. Chiens, chats, vaches et veaux ont été d’une douceur et d’une familiarité que j’ai rarement vu sur mes chemins. Ainsi donc, la sensation d’un moindre stress, général, et agricole, se confirme. Les gens ici aiment les animaux, et ils leur rendent bien. De quoi s’interroger sur l’agressivité, ou de la peur de certains animaux dans d’autres régions.

Je me réjouis de mes découvertes de demain, avec quand même une petite appréhension quant à ma capacité à concilier travail et randonnée. Ce sera peut-être là la première découverte du jour.

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